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Pièces frappées par Pilate







Luc XX, 

Autorité et Autorités



1 - Or il advint  dans un des jours, lui enseignant ,
[et non : Et il advint ]
Avec "or” s’instaurait une une rupture d’avec ce qui précédait; si jusque là le peuple était suspendu aux lèvres de Jésus,  en coulisses, se préparait  un retournement de situation.
- “Dans un des jours” , soit  un des deux jours de la semaine réservé au marché et  marqué par l’ enseignement à la synagogue, l’attroupement de la foule et la  présence  de légistes  comme dans l’épisode de Galilée (Luc 5:17 et Luc 8,22). Ou bien le jour de la néoménie, l'expression étant à lire: “le premier des jours du mois”. L'épisode serait dans ces conditions à situer au lendemain de la Nouvelle Lune de Printemps, le 23 Mars, un jour important qui allait décider de la date de la Pâque. En outre ce jour commémorait la visite de Jésus à la synagogue de Nazareth un an plus tôt, quand il annonçait une année de grâce.

6 - Nous jettera des pierres le peuple tout entier.
Lithazô, qui répond à un lynchage commis expéditivement par la foule134 , apparaît une fois dans la Septante dans une provocation contre David135 , tandis que lithoboleô est une sanction intervenant après un jugement136 . L'ensemble des autres témoins scripturaires de Luc comporte ici le verbe kata-lithazô, connu des seuls écrits chrétiens, et formé à la ressemblance de kata-lithoboleô, jeter des pierres contre137.

6Ἰωάνην προφήτην γεγονέναι.
Avec γεγονέναι , un verbe au parfait, ( au lieu du verbe être à l'infinitif ) la remarque prend davantage de relief. Jean mort était néanmoins extrêmement vivant dans les esprits qui le reconnaissaient vraiment comme prophète si ce n'est comme le prophète par excellence. Il ne semble pas que les autorités de Jérusalem se soient interposées lors de son emprisonnement par Antipas.

9 - Or il disait la parabole suivante.
[et non: Il commença à dire au peuple cette parabole]
À la différence de l’aoriste l'imparfait n’inscrivait pas l’énoncé de la parabole  en continuité avec le récit; Jésus venait d’être interrogé  par les grands-prêtres et les scribes alors qu'il enseignait dans le Temple; mais la parabole sur les vignerons, introduite à la suite de leur controverse, ne fut pas forcément énoncée sur le champ , ni dans le même lieu. Il n’est pas spécifié devant qui elle fut racontée.

13 - Par chance
[et non: peut-être]
 Le terme se rencontre en 10,31D; le propriétaire de la vigne, mettait tout en oeuvre  pour une réalisation positive de la dernière chance.

19 - Les grands-prêtres et les scribes cherchaient à mettre les mains sur lui à cette heure là; or ils eurent peur du peuple; ils surent en effet  que pour eux  il avait énoncé cette parabole. 20 - Aussi battant en retraite, ils envoyèrent des espions...
[ Ils cherchèrent...pour eux il énonça...aussi  épiant...]
Le passage d'un temps à un autre (imparfait, aoriste, parfait) pourrait confirmer la remarque faite au v.9; les actions énumérées n’étaient pas consécutives, et certaines se chevauchaient. Au moment même où Jésus disait  la parabole sur les vignerons, grands-prêtres et scribes  ne pouvaient se trouver avec lui puisqu’ à cette heure là,  ils cherchaient  à mettre la main sur lui (v.19). Après avoir interpellé Jésus, ils n’étaient pas restés sur place à suivre son enseignement. Comment l’auraient-ils fait, eux, qui dénonçaient son autorité? Quand ils eurent vent de la parabole - l’impact de son énoncé se faisait encore ressentir (verbe au parfait) -  ils se mirent à craindre le peuple, comprenant que le propos les concernait très directement. Ils battirent en retraite, et quittant la scène ils chargèrent leurs émissaires de ce qu’ils n’avaient pu faire par eux-mêmes, à savoir: épier ses paroles.
Il n'y aurait donc pas eu de provocation frontale de la part de Jésus mais  un avertissement virulent (v.18); celui-ci  pouvait servir à sa défense devant des tiers. En tous cas, nous ne savons pas qui étaient les interlocuteurs de Jésus lorsqu'il énonça la parabole sur les vignerons, Luc n’ayant pas jugé nécessaire de le préciser (v16).
    Dans son parallèle Marc présentait,  les grands-prêtres présents à l’énoncé de la parabole (Mc 12,1-12); ne serait-ce pas la raison pour laquelle il aurait atténué l’avertissement violent fait par Jésus, en le retournant en une parole d’éloge le concernant? (Mc12,10-11). Matthieu (21,33-46) en  empruntant à Luc et  à Marc penchait pour une présence effective des grands-prêtres et des scribes. Par le passage de l’imparfait à l’aoriste, les scribes dans les autres manuscrits de Luc auraient accrédité les parallèles de Marc et Matthieu.
- À cette heure là ou suite à cela,    au datif sans la préposition en comme en 24,33. Avec la préposition, l’expression marque la simultanéité138 .

20 - De manière à le livrer *au commandant.
[et non: De manière à le livrer à l’autorité et au pouvoir du commandant].
Pour quelle raison les rédacteurs renforcèrent-ils la phrase de ces mots  “à l'autorité et  au  pouvoir”  du commandant ?
Il était dans l’intention des autorités du Temple de livrer Jésus au commandant, un terme générique désignant l'autorité civile; c'est à  Pilate, alors préfet de Judée que l'on devait penser, et non à Aelius Lamia qui exerçait sa charge de gouverneur de Syrie depuis Rome. Battant en retraite par crainte des réactions du peuple (v.6 et 19) les autorités attendaient que leurs émissaires  surprennent Jésus sur un problème aux conséquences politiques pouvant être traitées par le  civil. Avait-on  en vue une condamnation à mort? Déjà en 19,47, ils cherchaient à le perdre.    
        Selon Jean, ils l’auraient  livré à l’autorité civile  parce que leur instance, le Sanhédrin,  n'avait plus l’autorité ni le pouvoir  de mettre à mort (Jn 18,31) . Mais l’évangéliste ne reportait-il pas sur  l'époque de Jésus ce qui était en vigueur au moment où il écrivait? Car rien dans les sources parallèles,  ne permet d'affirmer de manière décisive que le Sanhédrin en l'année 30,  ne disposait plus de son droit dans les sentences capitales touchant le domaine du sacré. Sans cette compétence, comment les autorités du Temple auraient-elles pu saisir Jésus d’un cas d’adultère que la loi juive était sensée réprimer par la peine de mort?   
        La retouche imprimée au verset de Luc, ne serait-elle pas tributaire de la pensée johannique selon laquelle autorité et pouvoir   de mettre à mort  étaient détenus  par le commandant romain?

le dieu Mammon

22 - Nous est-il permis de donner un tribut à César ou non?
[Est-il permis que nous donnions un tribut à César ou non?]
La phrase était formulée avec un infinitif, non point aoriste mais  présent, l’interrogation portant   sur un cas fréquent et renouvelé, en l'occurrence  le paiement annuel du tribut139.  
- Est-il permis: cela regardait le cas général, sans distinction, tandis qu’avec nous est-il permis,   la permission était référée à un groupe, en l’occurence les Israélites en vertu de leur Loi: celle-ci les autorisait-elle à se soumettre à une nation païenne par le paiement du tribut? Car faire allégeance à l'empereur pouvait être synonyme d'une adoration des faux dieux.
        Jésus  était interrogé comme “didaskale” ou “Rabbi”, pour son enseignement fait dans “la vérité de la voie de Dieu”, une expression désignant les commandements divins140. Ceux qui s'adressaient à lui, posaient leur problème par rapport à la loi religieuse et non en vertu de telle ou telle option politique; n'était pas si loin le souvenir de Judas le Galiléen  qui avait poussé à se révolter contre la pression fiscale romaine. Jésus était donc sollicité dans le cadre de la loi religieuse, et cela n'est pas sans répercussions dans l'interprétation même du récit141 .

23-24 - Or reconnaissant leur malignité, il leur dit: pourquoi m’éprouvez-vous? 
[et non: leur fourberie ]
Les variantes ne sont pas nécessairement interpolées des  parallèles (Mt 22:18 et Mc 12:15)  car présentes en de nombreux  manuscrits. La question sur le tribut à verser contenait une embûche subtile s'apparentant à une des épreuves présentées par Satan au chapitre 4. Était en cause le démon de l'argent (Mammon).
- Montrez-moi la monnaie; de qui a-t-elle  une image  et l’inscription ?
[et non: Montrez-moi un denier; de qui a-t-il une image et une inscription?]
Nomisma, la monnaie : le terme se retrouve dans le dialogue retranscrit par Justin dans sa première apologie (17.2).
En parlant de la monnaie du tribut, à quelle pièce Jésus se référait-il? Le codex Bezæ n'en dit mot, si ce n'est que les intéressés sortirent une pièce aux attributs de César. Ce n'est qu'en 85 que par un décret de Domitien, allait être exigé le paiement du tribut en deniers. Il semble donc que les autres manuscrits et les parallèles de Marc et Matthieu, faisant état d'un denier, aient été tributaires de cet habitus tardif.
        La pièce sortie fut probablement celle que Pilate venait  de faire frapper et qui portait avec le nom et l'année de règne, un symbole de l’empereur :   un simpulum, la16ème année de Tibère (29-30 AD), un lituus les 17 et 18èmes années (30/31 et 31/32). Ce symbole était celui du rôle religieux assumé par l'empereur et gravé sur ses deniers :"TIBERIUS CAESAR PONTIFEX MAXIMUS", (Tiber César Grand-Prêtre). Les  ateliers de Jérusalem qui avaient fabriqué les monnaies d'Archélaüs paraissent avoir continué d'oeuvrer pour les procurateurs successifs. Cette frappe de trois années successives était un signe en direction de la hiérarchie sacerdotale du temple à qui on faisait comprendre que le sacerdoce suprême était exercé par l’empereur; cela se passait quarante ans avant le siège de Jérusalem et c’est à cette époque , selon les traités du Talmud que le Sanhédrin perdit son droit de vie et de mort sur les individus soumis à son jugement.
Seule l'inscription était précédée de l'article et Jésus ne demandait pas de qui était l’effigie, mais de qui la pièce avait-elle une image?
“Ne perçois-tu pas combien les images manquent d'avoir les mêmes qualités que ceux dont elles sont les images?”143 . Plutôt que le profil de l’empereur, Jésus avait sous les yeux son symbole. Encore fallait-il ne pas se tromper d'image : car sous la question il invitait à identifier le dieu de l'argent qui fait de tout humain son esclave. Le problème du tribut recouvrait le problème des images qui, lui, pouvait cacher le culte de l'argent. Ce n'est pas Jésus qui était surpris en contradiction avec la Torah mais ses interlocuteurs à qui ces commandements étaient rappelés:
"Tu n'auras pas d'autres dieux face à moi. Tu ne feras pas d'image sculptée...Tu ne te prosterneras pas devant eux..."  (Ex 20, 3-5).

"Celles de César,  rendez les à  César et celles de Dieu à Dieu!"
L’article neutre Ta peut avoir la valeur d’un pronom (comme en 1:4, 2:49 et 19:42) et représenter l’attribut et le nom inscrit sur la monnaie.


La vie dans le monde futur


27 - Certains des  sadducéens - ceux disant la résurrection ne pas être -. 
Ce groupe de Sadducéens, parmi lesquels se trouvaient des scribes (cf v.39), disait que la résurrection n'était pas. Interpellé par eux comme Didaskale ou Rabbi , Jésus fit, , un enseignement à partir des textes, où les termes “être“, “dire” et “Seigneur” prennent un  relief très particulier, évoquant la révélation faite à Moïse sur le Mont Horeb .

29 - Il y avait auprès de nous sept frères
Le cas présenté à Jésus n’aurait pas été  seulement un “cas d’école” , comme on en trouve dans les traités du Talmud (Nédarim et Ketuba  sur les voeux et le mariage par exemple). Les Sadducéens présentaient un cas vécu puisqu'ils disaient: "il y avait auprès de nous". Cette leçon est celle du codex Bezae et du Sinaiticus; elle n'a pas été gardée dans les autres manuscrits qui ont été harmonisés sur Marc et Matthieu . Les deux évangélistes supposaient que l'histoire avait été inventée en se fondant sur le livre de Tobit par exemple, pour éprouver Jésus.

31 -  et le troisième [de même].
( Et le troisième la prit).
Sans s’étendre, le rédacteur du codex D05, disait que les frères étaient morts successivement sans laisser d’enfants, les sept ayant eu pour  femme, la femme du premier . Dans les autres manuscrits, fut rajouté à propos du deuxième et du troisième frère, qu’ils avaient chacun “pris la femme”,  ou simplement qu’ils l’avaient prise.  Cette retouche accentue  le rôle “femme-objet” de la malheureuse belle-soeur; la caricature fut   poussée à l’extrême dans le parallèle de Matthieu qui écrivait : “Tous l’ont eue”.
L'expression “prendre femme” était courante: mais   sur les lèvres de Jésus, Luc mettait plutôt le verbe se marier , à l’actif pour l’homme, au moyen pour la femme, introduisant une note de dignité pour l'un comme pour l'autre. Lorsque de manière provocatrice Jésus plaçait la relation entre l’homme et la femme dans la même perspective que l’achat d’un champ ou d’une paire de boeufs, il était alors question de prendre femme , et non point de se marier (cf Luc 14:20,D05).

34- Les fils de cette ère ci - elles donnent naissance et ils engendrent, ils se marient et elles se marient 35 - Mais  les jugés dignes d'obtenir cette ère là et  la résurrection, celle des morts, ni ils ne se marient, ni elles ne  sont données en mariage.
Engendrer est au moyen pour la femme, à l’actif pour l’homme. Cette phrase, très attestée dans le texte occidental, n’a pas sa négation dans la vie future, à la différence du mariage. Est probablement sous-entendu un raisonnement à fortiori: si dans le monde à venir ils et elles ne se marient plus, à plus forte raison ils n’engendrent plus. Le mariage en tant qu’institution soumettant l’homme et la femme à la nécessité de la procréation pour assurer la perpétuation du souvenir n’existe plus dans le monde futur où il n’y a plus de mort. 

Les “jugés dignes”
: il y a rétribution par Dieu   puisqu'il faut avoir été jugé digne pour obtenir la vie du monde futur. Sur ce point l'optique des Sadducéens différait de celle des Pharisiens.

La résurrection, celle d'entre les morts.    L’auteur sous-entendait-il plusieurs  résurrections,  pensant aussi à la résurrection  des justes? Celle-ci est évoquée en 14,14. Selon la parabole du pauvre Lazare au ch 16 de Luc,   les âmes après la mort disposeraient d' un corps, les justes  vivant ce temps dans le repos,  en attente de la résurrection.
Résurrection purement spirituelle ou impliquant aussi le corps et ses limitations? La question se pose. Dans la spiritualité juive et notamment chez Maïmonides il y a foi en deux résurrections successives l'une qui intègre le corps, tandis la seconde est purement spirituelle.

36a - Ils ne sont plus encore  en situation de mourir.
[et non: Ils ne peuvent plus mourir]
“Être en situation de” est plus adapté que  “pouvoir” , les humains ne pouvant échapper à la mort  qui, elle, a  pouvoir sur eux.

36b -   Pour Dieu, en effet, ils sont égaux des anges,  étant fils. de la résurrection  
Héritiers de la résurrection (fils de la résurrection), les humains sont égaux des anges au regard de Dieu. Ils ne sont pas comme des anges mais égaux à eux, ce qui est bien différent. Marc, suivi par Matthieu laissait entendre que dans le monde futur les humains étaient semblables aux anges. Ils ont mis sur les lèvres du Christ un grave contresens dont la Chrétienté n'est pas encore revenue. Le but de la vie sur terre n'est pas de devenir des anges ou des dieux mais d'éveiller avec l'Esprit Saint le dessein d'humanité déposé en chaque homme et chaque femme. Dans le monde futur ce dessein ira vers un accomplissement et non vers sa négation.
Les “fils de la résurrection”  font pendant aux “fils de cette ère-ci” (v.34),  fils de... étant une expression linguistique familière signifiant “être héritier de”. Dans la vie future, la mort ne se présente plus à eux.
Cette phrase fut reprise telle quelle par Justin (dialogue avec Tryphon 81)
Elle fut  remodelée dans une partie des autres manuscrits sous la forme suivante: “et ils sont fils de Dieu , étant fils de la résurrection”.
Mais “Fils de Dieu”  est réservé par Luc au Messie,  l'unique oint de Dieu.
Dans ce cas précis, l'expression  est redevable à la prédication paulinienne selon laquelle les humains deviennent fils de Dieu par Jésus le Christ.

37- Moïse a fait connaître, à propos  du buisson, à la façon dont il dit: “Seigneur ”,  le Dieu d’Abraham, et Dieu d’Isaac, et Dieu de Jacob.
[et non: Moïse a indiqué à propos  du buisson...].
"A fait connaître" est en grec un verbe rare. Où le retrouve-t-on?  Dans l’épisode du buisson ardent où le Seigneur se révélait à Moïse. S ’il s'était montré à Abraham Isaac et Jacob comme Dieu Puissant, il ne s'était pas “fait connaître”  d'eux comme “Le Seigneur” (YHWH). Le verbe correspondant en hébreu a le sens biblique de la connaissance intime de Dieu. Le changement par “montrer”, plus courant, gomme la référence initiale, amoindrissant le sens. Jésus rappelait aux Sadducéens la révélation du Sinaï, et il insistait sur  le sens du Nom divin, puisque le tétragramme,  rendu en grec par Kyrios “Le Seigneur”, détenait en lui-même un enseignement sur l'essence divine, l'Etre. C'est parce que Moïse avait fait connaître Dieu comme “celui qui est et sera”, que les humains étaient conduits à croire en un réveil des morts; la foi en la résurrection était directement liée à la connaissance intime de la révélation faite à Moïse. Jésus établissait ainsi un lien direct entre l'essence divine et la résurrection. Ce qui est renforcé par le verset 38.   

- À la façon dont il dit Seigneur:
N ’était pas en cause la seule connaissance du Nom divin, mais la manière de l’invoquer. Le jour de Kipour le grand-prêtre dans le temple invoquait le Nom; c’est à travers cela qu’Israël confessait sa foi en la présence divine et cette confession l’engageait bien au-delà des apparences visibles. Les parallèles Synoptiques avec une référence au buisson ardent conféraient une portée différente aux paroles de Jésus: Dieu étant un dieu de vivants et non de morts, il était certain qu’Abraham Isaac et Jacob étaient, eux aussi, vivants en Lui, la mort n’étant pas le terme de la fidélité de Dieu à ses élus.

38 -  Un dieu-de-morts    n'est pas, mais de vivants!

"Un dieu-de-morts",  est à lire comme un état-construit où dieu est un nom commun; un dieu de morts, ca n’existe pas, mais de vivants, oui! Cet ordre des mots, bien que confirmé par les parallèles,  a été retouché dans les autres manuscrits  par une séparation des termes, ce qui donne littéralement: or Dieu , il n'est pas de morts, mais de vivants.  L'écriture “Dieu n'est pas”,  se pose alors en négation du verset précédent.

41- Comment dit-on le Messie Fils de David ? 44 - David le dit  “maître”, comment fils de lui il est?
Cette question de Jésus aux sadducéens - parmi lesquels se trouvaient des scribes - faisait suite au dialogue sur la résurrection. Jésus la posa deux fois, en début et en fin de son interpellation, et d'une manière qui devait déjà contenir en elle l'amorce d'une réponse. Elle mettait en cause le titre messianique Fils de David; que voulait-on dire par ces mots là, et quelle portée conférer au titre lui-même ? Moïse disait  le Dieu d'Abraham “Seigneur”;  David disait  le Messie “maître”, cette génération disait  le Messie,  Fils de David  (Lc 18,38). Qu'entendait-on par là?  Comme dans les livres bibliques l’expression accompagnait les fils directs de David, et eux seuls, il est possible que soit en cause ici l’héritage  du pouvoir royal; d’autant que Fils  peut s'entendre  de l'héritier, voire même de l’héritier spirituel de David  puisque l'expression “fils de,”  si fréquente en Luc, n'est pas centrée avant tout sur des liens de génération (cf 20,36).
    Cette question sur le Fils de David, paraît avoir rendu perplexes les rédacteurs des parallèles évangéliques; à travers elle Matthieu se préoccupait de savoir selon quelle ascendance charnelle le Christ se rattachait à la lignée royale de David (en témoigne sa longue généalogie posée en introduction de son évangile). Incidemment, des retouches, furent apportées à l'ordre des termes dans le verset de Luc:
41- Comment déclare-t-on le Christ être de David un  fils?
44 - David donc l'appelle "maître", et comment de lui est-il un fils?
Il y a passage du titre Fils de David  énoncé dans le codex Bezæ, au fait d'appartenir ou non à la filiation davidique.
Dans les parallèles évangéliques,  Jésus était placé en situation face à la foule  ou face à des pharisiens, en un moment distinct de la rencontre avec les sadducéens et sans lien avec elle. Or en Luc, c'est dans la continuité du dialogue avec eux que s'explicitait la problématique sur le titre Fils de David. Et c'est  à travers la citation des paroles de David au Psaume 110,1 que Jésus justifiait  sa question:
42 - Dit le Seigneur à mon seigneur: Siège à ma droite jusqu'à ce que je mette tes ennemis sous tes pieds.
Le texte grec  ne suit pas la Septante comme les autres manuscrits; il est plus proche de l’hébreu, et les verbes  au présent (non à l'aoriste), ne sont pas chargés de la notion d’éventualité introduite par an. David reconnaissait la  seigneurie   de celui qui allait être considéré comme le Messie à venir, et le nommait mon seigneur, mon maître ;  si parallèlement ce Messie recevait de la génération de Jésus le titre "Fils de David", était-on bien sûr de savoir de qui il allait tenir sa royauté: du Seigneur ou de son appartenance à la Maison de David? Et puisque David le reconnaissait plus grand que lui , en quoi pouvait-il être dit son héritier? Jésus interpellait son auditoire sur un sujet sensible.
        Dans l’épisode précédent, il avait rappelé aux sadducéens et aux scribes  la mémoire de Moïse : à la façon dont il dit “Seigneur” , car le Nom divin “le Seigneur”  avait été révélé par l'intermédiaire de Moïse. Dans cet épisode-ci, deuxième volet de la réflexion engagée, il les sondait sur le terme  seigneur,  “dit” par David du Messie. Jésus instaurait une continuité entre la révélation Sinaïtique et le Psaume de David envisagé comme prophétie sur le Messie. Cette corrélation relevait de l'enseignement  donné par celui qui était appelé Didaskale  ou Rabbi (v.28 et 39). Il n'était peut-être pas indifférent que ce soit par des sadducéens et des scribes qu’un tel   développement ait été suscité. Une partie d'entre eux fut vraisemblablement au procès (22,66) lorsque Jésus reprit justement des  paroles du Psaume 110 en réponse à la question:
- Tu es le Messie ?
- ...A partir de maintenant le fils de l'homme sera siégeant à la droite de la puissance de Dieu.
- Tu es le Fils de Dieu?
- Vous-mêmes vous dites que Moi Je Suis.  (Lc22,67-69).
Les mêmes termes sensibles, dire  et  Etre, rapprochent ces dialogues où Jésus se disait lui-même dans son identité.
         Les retouches apportées dans les autres manuscrits aux récits de Luc les ont pu en opacifier  le sens. La sobriété de l'écriture dans le codex Bezæ sert la conscience que l'auteur avait des propos tenus. Son texte, cohérent là où les parallèles sont parfois  pris en défaut, s’avère plus proche de leur source commune.